J’ai utilisé ChatGPT pour écrire cet article. Et alors ?

Autant commencer par ce qui, pour certains, ressemble déjà à un aveu : j’utilise ChatGPT. Beaucoup.
Je l’utilise pour chercher des idées, mettre de l’ordre dans celles que j’ai déjà, tester un raisonnement, trouver des études, reformuler une phrase, vérifier que je n’ai pas oublié un angle. Je l’utilise aussi pour fabriquer une partie des illustrations de ce site.
Bref : nous travaillons ensemble. Et je ne m’en cache pas.
Le préciser semble pourtant presque nécessaire aujourd’hui, tant l’IA fonctionne parfois comme un drôle de marqueur moral. Il y aurait ceux qui « font eux-mêmes » et les autres ; ceux qui créent vraiment et ceux qui appuient sur un bouton. Je force un peu le trait. Mais pas tellement.
Bien sûr, je pourrais ouvrir ChatGPT, taper : « Écris-moi un article de 1 500 mots sur l’apprentissage de l’écriture », copier le résultat et le publier pendant que je vais me resservir un thé. Dans ce cas-là, soyons clairs : je n’aurais pas beaucoup travaillé.
Mais ce n’est pas ainsi que je l’utilise.
La plupart du temps, j’arrive avec quelque chose : une question, une observation faite avec un enfant, une idée de matériel, une intuition pédagogique, parfois une affirmation lue pour la dixième fois et dont je voudrais savoir si elle repose réellement sur quelque chose. Je questionne ChatGPT. Il répond. Je ne suis pas convaincue. Je lui dis pourquoi. Il recommence. Je demande les études. Je garde une idée, j’en jette trois. Je lui demande ce qui pourrait contredire mon raisonnement. Parfois il trouve quelque chose auquel je n’avais pas pensé. Parfois il raconte une ânerie. Et parfois, en lui expliquant pourquoi sa proposition ne fonctionne pas, je comprends moi-même beaucoup mieux ce que je voulais dire.
C’est exactement ainsi que cet article s’écrit.
Je copie ses propositions dans mon traitement de texte, je surligne ce qui me convient, j’annote ce qui doit être repris, puis je reviens vers lui. Et on recommence. Au passage, je lui ai appris que je ne buvais pas de café mais du thé — détail capital pour l’histoire de l’intelligence artificielle — parce qu’il m’avait spontanément imaginée partant boire un café pendant qu’il travaillait.
Cela paraît anecdotique, mais ça dit quelque chose d’important : ChatGPT ne sait pas exactement ce que j’ai en tête tant que je ne le lui ai pas expliqué. Et quand il finit par anticiper certaines de mes préférences, ce n’est pas qu’il les a inventées. C’est souvent que je les lui ai répétées. Beaucoup.
Alors, est-ce encore mon travail ?
Entre tout faire soi-même et demander à l’IA de tout faire, il existe un territoire immense.
ChatGPT peut me proposer dix titres ; il ne choisit pas celui qui correspond à ce que je veux dire. Il peut trouver des articles scientifiques ; c’est à moi de vérifier qu’ils existent, qu’ils sont solides et qu’ils disent réellement ce qu’il prétend. Il peut produire une très jolie phrase hors sujet, ou quelque chose de faux avec une assurance impressionnante.
Je dois donc continuer à chercher, vérifier, comparer, refuser, reformuler.
Et surtout, il y a une chose que je ne peux pas lui déléguer : la responsabilité de ce que je signe.
Dire seulement « ce texte a été fait avec une IA » raconte donc assez peu ce qui s’est réellement passé. Comme lorsqu’on regarde uniquement la feuille d’un enfant : le résultat final ne suffit pas toujours à comprendre le processus qui l’a produit.
Ce qui m’intéresse est donc moins de savoir si l’IA a participé que de demander : qu’ai-je fait moi-même, qu’ai-je choisi de déléguer, et qu’est-ce que cette délégation change à mon activité ?

Ce que je choisis de déléguer à l’IA.
Si une machine peut faire certaines choses plus vite que moi, je ne vois aucune noblesse particulière à les faire plus lentement. Je n’ai aucun problème à laisser ChatGPT travailler. J’en aurais un à le laisser décider.
Je lui demande volontiers de chercher des pistes, comparer des formulations, résumer des informations, retrouver une publication ou chercher les failles de mon raisonnement. J’aime particulièrement lui demander : « Qu’est-ce qui pourrait contredire cette idée ? » ou « Quel argument défendrait la position inverse ? ».
Je ne lui demande donc pas seulement de m’aider à avoir raison. Je peux lui demander de m’aider à découvrir où je pourrais avoir tort.
En revanche, il ne décide pas si une proposition est pertinente pour un enfant que j’accompagne. Il ne possède pas mes années d’observation des difficultés d’écriture. Il peut proposer des hypothèses ; c’est à moi de décider lesquelles méritent d’être explorées.
Et puis il y a les images.
Une partie des illustrations de Bouge ta plume est créée avec l’IA. Je dis parfois, avec beaucoup d’élégance, que j’ai dressé ChatGPT. Techniquement, ce n’est pas exact. Je n’ai entraîné aucun modèle dans mon bureau. J’ai simplement répété :
« Sans décor. »
« Fond blanc. »
« Trop réaliste. »
« Dans le même style que les précédents. »
Et parfois, beaucoup moins patiemment :
« NON ! Je veux juste l’enfant dans son lit ! »
Il m’arrive réellement de m’énerver parce qu’il ne fait pas ce que j’avais en tête. Puis je relis ma demande et je découvre parfois qu’elle n’était parfaitement claire… que pour moi. C’est agaçant, mais instructif : pour obtenir ce que je veux de l’IA, je dois parfois commencer par comprendre plus précisément ce que je veux moi-même.
Au fil de ces échanges, j’ai défini ce que j’attends d’une illustration pédagogique : quelque chose de simple, lisible, cohérent, sans éléments parasites, immédiatement identifiable par un enfant et adapté à l’activité.
Aujourd’hui, quelques mots suffisent souvent. Mais derrière cette consigne courte se cachent des dizaines de choix, de refus et de corrections.
Et surtout : ChatGPT peut fabriquer mon écureuil. Il ne sait pas pourquoi j’ai besoin d’un écureuil.
Il ne sait pas pourquoi je préfère ici un gland à une noisette, pourquoi l’animal doit être placé à gauche ou pourquoi une jolie forêt en arrière-plan ruinerait l’exercice. Il exécute une partie de mes décisions. Il n’en connaît pas la finalité.
Je peux donc déléguer de la production, de la recherche, des tâches fastidieuses et même une partie de l’exploration intellectuelle. Mais pas mon intention, mon jugement ni ma responsabilité.
Et cette distinction devient cruciale lorsqu’on quitte mon bureau pour entrer dans une salle de classe.

À l’école, déléguer n’a pas le même sens.
Un outil qui me fait gagner du temps peut, au même moment, faire perdre à un enfant une occasion d’apprendre.
Quand je demande à ChatGPT de restructurer un texte, je lui délègue quelque chose que je sais faire. Mais qu’en est-il d’un enfant qui est justement en train d’apprendre à organiser ses idées, construire une phrase, argumenter ou réviser son texte ? Si l’IA réalise l’opération qu’il était précisément censé apprendre, le problème change de nature.
Le devoir pourra être meilleur. L’apprentissage, lui, ne le sera pas forcément.
La recherche commence à documenter cette question, mais impose encore beaucoup de prudence. Une méta-analyse publiée en 2025, regroupant 69 études expérimentales, retrouve globalement de meilleures performances avec ChatGPT et certains effets favorables sur la motivation et la pensée de haut niveau. Mais l’essentiel des travaux concerne l’enseignement supérieur, et réussir davantage quand l’outil est disponible ne dit pas nécessairement ce qui restera lorsqu’il ne le sera plus.
Chez les enfants, les données sont encore plus maigres. Une revue systématique de 2025 sur l’écriture assistée par IA n’a retrouvé que quinze études répondant à ses critères, très peu au primaire et aucune en maternelle.
Donc, lorsqu’on affirme avec assurance que ChatGPT va développer - ou détruire - les capacités cognitives des jeunes enfants, la réponse la plus sérieuse reste : nous n’en savons pas encore grand-chose. En revanche, nous pouvons déjà poser une meilleure question : qu’est-ce que nous voulons que l’enfant exerce lui-même ?
L’IA peut faire à sa place. Mais elle peut aussi être utilisée pour le faire davantage réfléchir : proposer un contre-argument, demander une justification, suggérer une correction qu’il devra accepter ou refuser.

Et c’est exactement là que l’écriture manuscrite revient dans la discussion.
Je passe une bonne partie de ma vie professionnelle à défendre son apprentissage tout en utilisant chaque jour une IA capable d’écrire des pages en quelques secondes. Je n’y vois aucune contradiction. Parce que je ne défends pas le stylo. Je défends ce qui se construit quand un enfant apprend à s’en servir.
Chez un enfant qui entre dans l’écrit, tracer une lettre n’est pas seulement une façon lente de la faire apparaître sur une feuille. Il doit retrouver sa forme, organiser son geste, contrôler sa production et relier cette forme à ce qu’elle représente.
Une étude publiée en 2025 auprès de 50 enfants prélecteurs est intéressante à ce titre. Les enfants apprenaient de nouvelles lettres et des pseudomots soit en les reproduisant à main levée, soit en repassant sur des pointillés, soit au clavier. Les conditions manuscrites conduisaient globalement à de meilleures performances ultérieures sur plusieurs mesures liées aux lettres, à l’écriture et au décodage.
Cela ne prouve pas que tout devrait être écrit à la main, ni que le clavier serait mauvais pour le cerveau. Cela montre seulement que, lorsque le geste fait partie de ce que l’enfant est en train de construire, le supprimer n’est pas neutre.
À l’inverse, pour un collégien dysgraphique à qui l’on demande de développer une argumentation complexe, le geste graphique peut devenir une charge dont il est pertinent de le soulager.
Même logique avec l’IA.
La question devient alors :
« Est-ce que j’ai intérêt à lui déléguer cette tâche, ou est-ce que la faire moi-même fait encore partie de ce que j’ai besoin d’apprendre, d’exercer ou de préserver ? »
Si la tâche n’est plus l’objet de l’apprentissage, l’IA peut libérer du temps et de l’attention. Si elle est précisément ce que je suis en train d’apprendre à maîtriser, la déléguer trop tôt risque de supprimer l’exercice dont j’avais besoin.

Amplificateur ou substitut ?
ChatGPT peut me faire réfléchir davantage. Il peut aussi me permettre de ne plus réfléchir du tout.
Je peux lui demander une réponse ou lui demander de me poser des questions ; lui faire écrire mon argumentation ou lui demander d’attaquer celle que je viens de construire.
Dans un cas, il se substitue à une partie de mon activité intellectuelle. Dans l’autre, il peut l’augmenter.
Une étude publiée en 2025 auprès de 319 professionnels utilisant régulièrement l’IA suggère justement que notre position face à l’outil compte : plus les utilisateurs déclaraient avoir confiance dans sa capacité à accomplir une tâche, moins ils rapportaient mobiliser leur pensée critique. À l’inverse, davantage de confiance dans leurs propres compétences était associée à plus de contrôle critique.
Ce n’est pas la preuve que ChatGPT rend moins intelligent. L’étude est déclarative. Mais elle montre que l’effort cognitif peut se déplacer.
Quand je lui demande de chercher la bibliographie de cet article, je passe moins de temps à trouver les publications. En revanche, je dois vérifier qu’elles existent, comprendre ce qu’elles montrent et m’assurer qu’il ne transforme pas un résultat prudent en conclusion spectaculaire.
L’effort n’a donc pas nécessairement disparu. Je l’ai déplacé.

Mais encore faut-il le faire.
ChatGPT peut dire quelque chose de faux exactement sur le même ton que lorsqu’il dit quelque chose de juste. La fluidité n’est pas une preuve de vérité, et le risque est d’autant plus grand que nous connaissons mal le sujet sur lequel nous l’interrogeons.
Un autre risque est celui de l’uniformisation. Dans une expérience publiée en 2024, l’aide de l’IA a permis à des participants d’écrire des histoires jugées en moyenne plus créatives, particulièrement chez ceux qui l’étaient initialement le moins. Mais les histoires produites se ressemblaient davantage entre elles.
L’IA peut donc nous aider à aller plus loin tout en nous attirant vers les mêmes structures, les mêmes idées, les mêmes formulations.
C’est une autre raison pour laquelle je retravaille ses propositions. Une phrase peut être excellente et pourtant ne pas me ressembler. Parfois je la garde. Parfois je la réécris. Et parfois je préfère une phrase moins parfaite.
Il reste enfin une vigilance très concrète : les informations que nous confions à ces outils. Parler d’un enfant, d’une situation professionnelle ou d’un document confidentiel ne dispense évidemment pas de réfléchir à l’anonymisation et à la confidentialité.
Au fond, les risques qui m’intéressent sont assez ordinaires : croire sans vérifier, déléguer sans s’en rendre compte, cesser d’exercer ce que l’on voulait conserver, confondre fluidité et vérité, et laisser l’outil lisser peu à peu ce qui faisait notre singularité.
Je ne crois pas qu’il faille apprendre à avoir peur de l’intelligence artificielle. Je crois qu’il faut développer une hygiène intellectuelle de son utilisation : savoir pourquoi on l’appelle, ce qu’on lui confie, ce qu’on vérifie - et savoir parfois refermer la fenêtre et essayer tout seul.

Déplacer la question
Au fond, le débat « pour ou contre l’intelligence artificielle » m’intéresse assez peu.
Je peux utiliser ChatGPT pour ne plus réfléchir. Je peux aussi l’utiliser pour confronter mes idées, chercher plus vite, explorer davantage d’hypothèses ou repérer mes angles morts. Dans les deux cas, j’ai « utilisé l’IA ».
La vraie question est donc ailleurs :
Qu’est-ce que je lui confie ? Pourquoi ? Qu’est-ce que cette délégation me permet de faire davantage — et qu’est-ce que je cesse de faire moi-même ?
Je n’ai aucune intention de renoncer à ChatGPT. Il fait désormais partie de mes outils de travail.
Mais j’aimerais continuer à savoir pourquoi je l’utilise, et conserver la possibilité de dire :
« Là, non. Cette partie-là, je veux la faire moi-même. »
Pas parce que ce serait plus noble. Mais parce que certaines activités valent aussi par ce qu’elles nous obligent à exercer.
Alors peut-être que la bonne question n’est pas :
« Est-ce que l’intelligence artificielle pense à notre place ? »
Mais plutôt :
« Quelle part de notre intelligence voulons-nous continuer à exercer lorsque nous travaillons avec elle ? »
Comment avons-nous co-écrit cet article ?
Puisque tout cet article parle de la façon dont je travaille avec l’intelligence artificielle, autant vous montrer comment celui-ci a réellement été fabriqué.
Tout a commencé par une question simple : je cherchais une idée pour un nouvel article de cette rubrique. ChatGPT m’en a proposé plusieurs. L’une d’elles concernait précisément l’intelligence artificielle. L’angle m’a plu, nous avons construit un plan ensemble, puis il a commencé à me proposer des premières versions.
Je les ai copiées dans mon traitement de texte, relues, surlignées, annotées. Certaines phrases sont restées presque intactes. D’autres ont été remaniées. Beaucoup ont disparu. Le premier assemblage faisait… 23 pages. Nous avons donc taillé, fusionné, supprimé les répétitions, puis taillé encore.
Il a aussi fallu vérifier.
À un moment, ChatGPT a attribué une étude scientifique aux mauvais auteurs. Le résultat qu’il décrivait était bien réel, mais la référence était fausse. J’ai eu un doute, je lui ai demandé de contrôler, et il a dû corriger son erreur. Difficile de trouver meilleur exemple de ce que nous venions justement d’écrire : travailler avec une IA ne dispense pas de vérifier ce qu’elle affirme.
Puis il y a eu les illustrations.
Là aussi, il a fallu plusieurs allers-retours. ChatGPT m’a fait écrire de la main droite alors que je suis gauchère, a placé du texte à l’envers devant un enfant, ajouté des cœurs que je ne voulais pas, un encadré bleu non demandé, et même une feuille qui semblait tenir toute seule dans les airs. À certains moments, j’ai préféré corriger moi-même avec une gomme magique plutôt que lui demander une quatrième version.
C’est finalement assez représentatif de notre manière de travailler : il propose vite, parfois très bien, parfois à côté. Je sélectionne, je précise, je corrige, je vérifie, je décide.
Ce texte n’est donc ni « un texte écrit par ChatGPT », ni « mon texte sans IA ».
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Et, au fond, c’est exactement le sujet de cet article.
Références scientifiques
-
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→ C’est la revue systématique portant sur 15 études chez les élèves K-12, avec très peu de travaux au primaire et aucun au préscolaire. ScienceDirect -
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→ Méta-analyse des 69 études expérimentales dont nous parlons dans la partie sur l’apprentissage ; la majorité des travaux concernent l’enseignement supérieur. ScienceDirect -
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→ Étude auprès de 50 enfants prélecteurs, comparant copie manuscrite à main levée, repassage, frappe avec plusieurs polices et frappe avec une seule police. ScienceDirect -
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→ Enquête auprès de 319 professionnels ; c’est celle que nous utilisons pour la relation entre confiance accordée à l’IA, expertise personnelle et mobilisation déclarée de la pensée critique. DOI